Nous avons pris congé de notre hôtesse peu après 9 heures pour aller sur le site archéologique d'Uxmal. Il a pris la tête de notre hit-parade des sites déjà visités. En effet, alors que Le cadre est tout aussi grandiose que celui de Chichén Itzá, il n'est pas envahi comme lui de "marchands du temple", dès lors qu'il n'a pas bénéficié de la même publicité, au terme de l'opération de marketing qui a fait de Chichén Itzá une des "sept nouvelles merveilles du monde". Mais surtout, il abrite beaucoup d'éléments décoratifs (frises et des sculptures) de toute beauté, typiques de l'architecture Puuc qui fait la part belle à la représentation de serpents et à celle du dieu de la pluie Chaac.
Le premier édifice près de l'entrée est la Pyramide dite du Magicien ("el Adivino"), haute de 35 mètres[1], interdite aux grimpeurs. Après avoir dépassé le Carré des Oiseaux ("Cuadrangulo de los parajos"), qui doit son nom aux perroquets et colibris en pierre qui ornent son fronton, on arrive à la pièce maîtresse d'Uxmal, le Carré des Nonnes ("el Cuadrangulo de las Monjas")[2], un ensemble de quatre bâtiments construits par étape autour d'une vaste esplanade et qui présentent une grande harmonie architecturale. Les linteaux sont décorés de figures géométriques et de représentations de serpents et du dieu Chaac. Nous sommes restés un long moment à admirer tant l'ensemble que les détails de ses motifs décoratifs.
Après avoir traversé le (petit) Jeu de pelote, Olivier et moi avons fait l'ascension des 70 marches de la Grande Pyramide, à nos risques et périls, comme l'indique un panneau avertissant les visiteurs. La vue du sommet permet d'embrasser l'ensemble du site noyé dans l'immensité de la forêt. Le Palais du Gouverneur ("Palacio del Gobernador") et la Maison des Tortues ("Casa de las Tortugas") baptisée ainsi en raison des sculptures de tortues décorant ses frontons, complètent l'ensemble. Nous sommes restés en tout deux heures et demie à Uxmal, sans voir passer le temps, tellement nous étions sous le charme des lieux, avec en prime la chance de bénéficier, tout au long de la matinée, de conditions climatiques idéales…
Nous sommes repassés à Santa Elena le temps de jeter un coup d'œil sur le petit musée éclectique qui évoque aussi bien l'histoire du henequén que la civilisation maya à travers quelques photographies et sculptures, et expose quatre momies d'enfants émouvantes, datant du XVIIIème siècle, exhumées du sol de la "cathédrale" attenante. Dans la foulée, nous avons déjeuné d'un plat végétarien au restaurant Chac Mool, voisin de notre hôtel.
Nous avons repris, vers 14 heures, la route en direction de San Francisco de Campéché, la capitale de l'Etat éponyme [en fait toutes les cartes routières et tous les panneaux ne mentionnent que "Campeche"], en faisant étape sur deux sites archéologiques secondaires par rapport à Chichén Itzá et Uxmal, mais qui complètent notre perception du monde maya. On y trouve toujours un monument, une frise, une sculpture dignes d'intérêt et qu'on n'a pas vu ailleurs, et, en plus, on est bien souvent seuls, car ces sites ont l'avantage d'être à l'écart des flux touristiques et négligés par les tours operators.
Le premier est "Kabáh", qui correspondrait à une dénomination archaïque pour "main forte", mentionnée dans une chronique maya. Un autre nom est "Kabahaucan", soit "serpent royal dans la main". Cette région était habitée au milieu du IIIème siècle av J.C. La majorité des bâtiments visibles ont été construits entre le VIIème et le XIème siècle. Une date sculptée sur un linteau de porte donne la date de 879, soit approximativement la période la plus florissante de la cité qui a occupé 3 km². Une autre date sculptée suivant le style maya classique est 987. Kabáh (4 km², environ 10 000 habitants à son apogée) a décliné à partir du Xème siècle. Le site comprend plusieurs palais, des bâtiments de pierre peu élevés et des pyramides à étages. La plupart sont de style "Puuc", mais certains sont de style "Chenes"[3]. L'arc constitue le point d'arrivée du sacbé venant d'Uxmal à une vingtaine de kilomètres. Les masques du dieu de la pluie au long nez abondent sur divers bâtiments. Cette omniprésence du dieu Chaac, "le protecteur des récoltes", à Kabáh et dans les sites voisins Puuc, s'explique par de la rareté de l’eau dans cette région sèche du nord du Yucatán, où il n'y a pas non plus de cenote. Les Mayas dépendaient uniquement de la pluie pour s’approvisionner en eau et des chultunes[4] pour son stockage.
Le site de Labná (3 km²) dont la population aurait atteint 3 000 habitants, abrite un grand palais à deux étages, quelques temples pyramidaux et une sorte d'arc de triomphe décoré. L'architecture est de style Puuc. Au coin d'un immeuble, un serpent ouvre la bouche révélant la tête d'un être humain. Chaque modèle a une signification particulière dans la cosmologie des Mayas.
Une colonie de fourmis au travail nous a occupés un bon moment. Parcourant près de 100 mètres à la queue leu-leu, elles transportaient chacune, sur leur dos avec une adresse étonnante, une petit bout de feuille bien verte qu'elles allaient chercher en haut d'un arbre bien spécifique (pourquoi celui-ci alors que plein d'autres étaient beaucoup plus proches ?) et rapportaient dans leur fourmilière. Cette collecte donnait le sentiment d'une opération laborieuse mais savamment planifiée et méticuleusement réalisée.
Dès que nous avons quitté l'Etat du Yucatán pour entrer dans celui de Campeche, le paysage a changé, car cette région est caractérisée par des petites collines et un sol fertile, de sorte que la forêt recule au profit de champs cultivés, essentiellement en maïs. Nous avons fait une brève pause à Hopelchén (prononcer : Jopelchén), un bourg d'environ 8 000 habitants. Nous y avons croisé quelques représentants de la communauté mennonite très présente dans le secteur[5].
Le scénario d'hier s'est reproduit peu après Hopelchén. Un orage aussi violent qu'hier nous a surpris, alors que le jour commençait à décliner. La visibilité a été extrêmement réduite pendant un bon moment. Par chance, le trafic n'est pas très élevé sur cet axe routier. Nous sommes arrivés à Campéché vers 18 heures. La pluie avait cessé, mais les flaques d'eau étaient nombreuses et la circulation rendue difficile. Pour autant, grâce aux indications données par le "navigateur", carte en main, à défaut de GPS, nous avons accédé au centre historique sans trop peiner. Il a la particularité d'être en partie entouré de remparts ("baluartes"). Nous avons pu nous installer dans notre hôtel, le "H177", avant que la pluie ne reprenne. Nous avons dû attendre que les éléments se calment pour sortir dîner dans un restaurant signalé dans un guide sérieux comme étant apprécié des Mexicains, la cafeteria Luna caramelo. De fait, nous étions les seuls étrangers. Nous avons opté pour des salades pour changer des tacos et quesadillas habituels et je n'ai pas regretté mon choix, une salade Chaya[6], qui m'a fait découvrir une nouvelle plante, le chaya, un épinard arborescent, dont les feuilles étaient, paraît-il, déjà très prisées des Mayas et qui possèdent des hautes vertus médicinales et diététiques. Elles ne doivent toutefois être consommées que cuites.
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[2] Tous ces noms, il faut le noter, ne correspondent à aucune réalité maya. Ils ont été donnés par les conquistadores, mais sont restés dans le vocable par facilité.
[3] "Los Chenes, un des styles les plus beaux et représentatifs de la culture maya, est composé de divers sites archéologiques de monuments très représentatifs, situés à l'est de Campêche. Des tours élégantes sans ornement excessif, des masques d'animaux aux mâchoires menaçantes sur les portes, des statues de Chaac, Dieu de l'eau et des groupes de grands masques d'autres divinités à la plasticité impressionnante".
[4] Un chultun (pluriel : chultuns, pluriel maya : chultunob' et pluriel espagnol : chultunes ) est une chambre de dépôt souterraine en forme de bouteille construite par les Mayas. Les chultunssont construits dans des endroits où il n’y a pas de cénotes, comme dans la région Puuc où la nappe phréatique se situe à 30 mètres de profondeur. Leurs entrées étaient entourées par des plates-formes plâtrées pour récolter un maximum d’eaux pendant la saison des pluies. Ils devaient servir comme citernes d’eau potable. Ils étaient aussi utilisés pour le stockage des denrées alimentaires périssables ou la fermentation de boissons alcooliques. Quand un chultun n’était plus utilisable (fuite ou vieillissement naturel ?), il était transformé en dépotoir ou en tombe. Les chultunob’ constituent donc une double source d’informations sur la vie et la mort des anciens Mayas. Les Mayas auraient utilisé des tortues aquatiques pour nettoyer un chultun de la vermine qui aurait pu s’y développer. À cet effet, ils auraient fait jeûner les tortues avant de les introduire dans le chultun.
[5] Le mennonisme est un mouvement anabaptiste refusant l'utilisation de la violence et de la force. On dénombre aujourd'hui approximativement 1 300 000 adeptes dans le monde. Leur histoire est complexe et explique leur éparpillement. Ils se veulent discrets, sobres et travailleurs, vivant hors du monde ; le bien est leur mission, l'hospitalité, une obligation quasi divine. Au fil du temps, une partie de ces communautés s'est accommodée de quelques progrès, de l'électricité à l'essence, notamment pour les travaux les plus durs. En Suisse, au XVIème siècle apparaît une dissidence protestante "anabaptiste" qui prône le baptême comme un choix d’adulte. Menno Simons (1496-1561), un Hollandais originaire de la ville de Frise, codifie la doctrine en incorporant un pacifisme radical. Ses adeptes sont persécutés sans merci pour leurs prises de position anti-militariste. C’est pourquoi beaucoup de mennonites émigrent. Ils fuient la Hollande et s’installent en Prusse, puis en Russie sous le règne de Catherine II. L’incessante propension de l’Europe à faire la guerre pousse une grande majorité d’entre eux à fuir vers le Canada où ils s’installent à partir de 1873 et vers les États-Unis où des communautés amish et mennonites vivent depuis 1683. Après la Première Guerre mondiale, le sentiment anti-allemand grandit au Canada et l’enseignement des langues germaniques devient de plus en plus difficile. C'est l'époque où une partie d'entre eux s'établit au Nord du Mexique. Plus récemment, la guerre de la drogue qui déstabilise le nord du Mexique incite une partie à s'installer dans l'Etat de Campéché. Aujourd’hui, au moins 100 000 mennonites y vivent en communauté, à vocation agricole, ayant leur propre système d’éducation et un régime unique de libertés civiles, et ont de rares contacts avec les populations locales. Les mennonites parlent toujours "Plautdietsch", la langue de leurs ancètres, un dialecte germanique qui provient de la Frise et qui est proche du néerlandais médiéval et du flamand ! Les hommes maitrisent toutefois l'espagnol pour leurs échanges avec les Mexicains.
[6] Cette salade est composée d'un mélange de salade verte, de feuilles de chaya (cuites), de crevettes (ou de poulet), de parmesan, avec un assaisonnement légèrement épicé avec du piment xcatic ("con una aderezo levemente picaso de chile xcatic, précise le menu").


























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